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Virginie Delalande : « J’ai une relation rebelle avec Dieu »

UNIQUE AU MONDE
Née sourde profonde, Virginie Delalande est condamnée au mutisme par la médecine. « Elle ne parlera jamais ! » Quarante ans plus tard, la première avocate sourde de naissance en France, fondatrice du Handicapower et finaliste du Grand Oral sur France 2, signe une autobiographie vitaminée. À bon entendeur, salut !

PROPOS RECUEILLIS PAR MAGALI MICHEL

On est frappé à la lecture de votre livre par votre humilité. Vous êtes incroyablement vraie… D’où vient cette parole si juste ? L’authenticité est une de mes valeurs fondamentales. Aller d’échec en échec sans perdre mon enthousiasme… a été l’histoire de ma vie ! Mais l’échec se présente rarement par hasard. Il m’a appris l’humilité, le lâcher-prise, la persévérance et la créativité ! J’ai dû carrément relativiser. À neuf mois, on annonce à mes parents : enfant non conforme. À huit ans, je découvre que j’ai une étiquette : lourdement handicapée. À dix-huit ans, on rit de moi quand j’annonce que je gagnerai bien ma vie malgré mon handicap. Quand je démarre ma carrière d’avocate, je ne peux pas téléphoner. Boooooon, je sais échouer et prendre des râteaux ! Mais l’échec peut aussi être relatif. Ce qui est défaite pour l’un est apprentissage pour l’autre. Et surtout cette énorme adversité m’a permis de révéler des ressources personnelles qui m’étaient totalement inconnues.

Vous avez parlé à 20 ans, pris votre premier appel téléphonique à 36 ans… quelles ont été vos forces pour lutter envers et contre (presque) tout ? Un sentiment d’injustice ! J’ai toujours lutté contre quelque chose qui me tirait a priori vers le bas, une série de barrières qui ne me correspondaient pas et auxquelles je ne m’identifiais pas. Et puis j’ai un caractère rebelle. Je déteste qu’on me rentre dans une case. Je me sens plutôt multi-facettes. J’avais envie d’exprimer cette multipotentialité invisible. Le fait d’être différente m’a aussi confrontée de manière plus forte à mon monde intérieur : dans le fond, qui suis-je vraiment ?

« L’échec m’a appris l’humilité et la créativité »

Comment avez-vous réussi le plus difficile : changer de regard sur votre handicap ? Je me suis fait aider. J’ai d’abord eu besoin de thérapie. J’avais perdu toute objectivité. J’étais tellement dans l’émotionnel et dans la souffrance que des biais cognitifs se rajoutaient à ma perception du monde. J’avais l’impression de n’attirer que le négatif, de n’avoir que des problèmes et des gens méchants autour de moi. Et que ceux qui étaient sympa ne l’étaient souvent que par intérêt ou par pitié. Ma vision du réel était complètement faussée. Jusqu’au jour où j’ai pu écouter cette petite voix intérieure, cette petite voix qui me veut beaucoup de bien. Elle m’a dit : « Et pourquoi pas ? » C’était mon étincelle de vie, la voix de mes tripes, la voix de mon cœur. J’ai compris que cette amie chère, c’est souvent quand on a le plus mal, quand on est au bord du gouffre, qu’on l’écoute enfin…

Ce fut une conversion à l’autobienveillance ? Oui ! Tant de freins m’ont longtemps empêchée d’exprimer la meilleure version de moi-même ! Il est difficile de sortir seule de ce schéma. Tout un cheminement personnel m’a détachée de mes peurs et de cette prison qui m’empêchait d’être moi-même. Je vis d’autant plus la bienveillance et l’acceptation de la singularité de chacun, cette capacité de ne pas s’arrêter aux apparences. Nous sommes si riches, chacun, et avons tant à apporter aux autres !

Handicapower ! Quel est ce projet arc-en-ciel ? Handicapower, c’est mon entreprise de coaching et de conférencière. Mon objectif est de changer le regard de la société sur le handicap et d’accompagner les entreprises à envisager le handicap comme un levier de performance.

« Il faudrait demander à l’assemblée : “Qui a besoin d’un missel en braille, d’une place au premier rang bien en face du micro ?” »

Comment faire de sa différence une force ? La différence est une formidable opportunité d’apprendre, de faire autrement, d’élargir le champ des possibles, et non un problème. Avoir une différence, c’est comme se sentir être une orchidée au milieu d’autres orchidées. Et paf ! Un jour, vous découvrez que vous êtes un cactus. Pas du tout la belle fleur que vous vous étiez imaginée ! Nous avons tous en nous une orchidée et un cactus. Observons-les ! Écoutons leur secret ! L’orchidée est belle et agréable. Mais le cactus a lui aussi des atouts ! Il vous protège des ondes magnétiques. Il est riche en vitamine B et C, en magnésium, en pectine, formidable pour les maux d’estomac. Et si vous êtes dans le désert, c’est la seule plante qui vous sauvera de la soif… J’ai petit à petit découvert mes pépites, celles sur lesquelles les autres s’extasiaient mais qui pour moi étaient normales. Et j’ai compris que nous avons tous des différences sur lesquelles nous pouvons nous appuyer pour en faire de vraies forces et sortir des sentiers battus. D’ailleurs, l’acceptation de soi-même dans toute sa richesse et sa beauté est sans doute l’un des moments les plus importants de la vie d’une personne qui se sent différente.

Vous êtes également la maman de deux enfants sourds. À quoi ressemble votre vie de famille ? À une vie de famille assez normale en fait : chaleureuse, drôle, bienveillante… Oui, il y a eu de l’orthophonie, oui, il y a parfois des charges en plus mais ça fait partie de notre quotidien. Mais à côté de cela, nous avons toujours eu beaucoup de moments de bonheur. J’aime montrer ces moments sympas. Beaucoup de parents me disent que leur enfant handicapé est un soleil. Pourtant, les gens sont tellement habitués à considérer le handicap comme une complication, une faiblesse qu’ils en oublient le positif.

Et Dieu dans tout ça ? Avec Dieu, j’ai une relation rebelle. Je m’identifie complètement aux belles valeurs chrétiennes, je fête Noël et Pâques, mais je suis un peu fâchée avec le culte. Il y a, pour moi, une trop grande dissonance entre la beauté du message et la réalité du terrain. J’ai souffert du manque de considération profonde de personnes dont j’attendais plus : à l’école catholique, au scoutisme… Parmi les personnes indifférentes, il y avait des prêtres : lorsqu’on va à la messe, tout est retranscrit dans le missel, j’arrive à suivre. Sauf à un moment bien précis : celui de l’homélie. Ce qui m’aurait aidée toutes ces années aurait été d’avoir une photocopie du sermon ou une place au premier rang devant le prédicateur pour lire sur ses lèvres. Des efforts qui ne me semblent pas insurmontables…

Quel conseil donneriez-vous aux organisations religieuses pour un meilleur accueil du handicap ? Mon conseil, ce serait de faire au moins de temps en temps une demande à l’assemblée. Qui aurait besoin de choses particulières ? Des missels, des choses en braille, des places au premier rang bien en face du micro… Ça irait tellement dans le sens de la manière qu’a eue Jésus d’aimer Marie-Madeleine, la prostituée, le sourd, l’aveugle, le paralysé. Aujourd’hui leur prépare-t-on une place ? Sont-ils vraiment accueillis avec leur singularité et leurs besoins ?

Si vous étiez une prière… Je serais un travail intérieur, une relation intime. S’élever vers Dieu, c’est descendre en soi, disait Jean de la Croix. Ou sinon je serais les couleurs familiales, chatoyantes et festives du catholicisme sud-américain.


 

Son livre

Abandonner ? Jamais !
Éditions Kawa, 2020,
340 pages, 28 €
Sa page Facebook :https://www.facebook.com/HandicaP0WER/
Son site :www.handicapower.com

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