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Jésus avait-il de l’humour ?

Voilà 2 000 ans que les théologiens s’interrogent… Pour Lili Sans-Gêne, la cause est entendue : les religieux sont tous de vieux barbons et les Saintes Écritures, un code de conduite exigeant et sentencieux ! Faut-il tout prendre au premier degré ? Les prédications, paraboles et miracles de Jésus n’offrent-ils pas un florilège de plaisanteries, de parodies, de caricatures ou de situations franchement cocasses ? Deux spécialistes vont essayer de la convaincre…

LE DÉBAT ENTRE LILI SANS-GÊNE, BASILE DE KOCH ET RICHARD DE SEZE

Basile de Koch est président à vie du groupe humoristique français Jalons, dont Richard de Seze est un membre historique. Jalons s’est fait connaître par ses parodies et pastiches de journaux et de livres.

J’ai entendu dans un film célèbre que « le Christ n’avait jamais ri ». Pour le coup, je suis assez d’accord : ça ne plaisante pas beaucoup dans l’évangile !

Basile de Koch : En fait, si. Mais on n’est pas chez Rabelais ou Kev Adams non plus, même si Jésus a un côté stand-up assez marqué. Il y a plusieurs registres comiques dans les Évangiles : le plus évident est l’ironie sarcastique avec laquelle Jésus tacle les Pharisiens, les prenant à leur propre jeu d’interrogation de la Loi et des Prophètes. Il y a aussi un comique de situation, si évident qu’on l’oublie : c’est un Dieu qui passe trente ans à ne rien faire, pas même un miracle pour épater ses copains de classe ; un Dieu qui s’incarne dans une région sans grand intérêt, sous occupation romaine, dans une famille modeste ; et surtout un Dieu qui finit crucifié ! Nous sommes loin des grandes mythologies grecque, orientale ou scandinave.

Reconnaissez que la foi, c’est un truc de gens sérieux : des permissions, des interdits, des châtiments…

Richard de Seze : Mais pas chez Jésus ! Lui passe son temps à se moquer des interdits, en reprochant aux « Justes » de s’accrocher à plus de six cents prescriptions alors que son Père n’a édicté que dix commandements – et que lui-même n’en met en avant que deux : tu adoreras le Seigneur ton Dieu et aimeras ton prochain comme toi-même. Quand on regarde la manière dont les woke entendent régenter le débat et la vie publique on se dit que la religion, qui n’oblige que ceux qui y adhèrent, c’est la liberté totale ! On peut être marin-pêcheur ou énarque, franciscain ou dominicain, croyant ou pratiquant, fan de saint Benoît ou groupie de François…

À l’inverse : il est dit que Jésus mangeait plus souvent avec des pauvres types qu’avec le gratin… Il a du faire grincer pas mal de dents dans l’intelligentsia juive de l’époque !

Basile de Koch : Liberté, toujours. D’une part, quand on est fils de Dieu, on est peu sensible aux hiérarchies sociales en vigueur : Jésus prêche aux prostituées comme il embarquera Bernadette de Lourdes, une bergère pyrénéenne illettrée. On peut même remarquer qu’il se fait une spécialité des laissés-pour-compte, toujours avec cette ironie manifeste, qui est un signal envoyé aux puissants. D’autre part, l’intelligentsia grince, c’est son rôle, il n’y a qu’à voir aujourd’hui. Jésus prend la vie du bon côté dès son premier miracle, en distribuant gratuitement quelques centaines de litres de bon vin ! Ça a dû faire plus plaisir que des conseils sur la manière de récurer les écuelles selon les formes rituelles.

Il n’y a pas que le vin, il y a aussi les pains – ou plutôt les coups de fouet – pour les marchands du temple, ces « brigands », ces « voleurs » ! Il n’y va pas avec le dos de la cuiller, votre Jésus, quand il n’est pas content…

Richard de Seze : C’est d’ailleurs très drôle, ce côté fou furieux chez un personnage qui est supposé n’être qu’amour. C’est le moment où Jésus pousse à fond son côté rentre-dedans et provoc’. Il y a un aspect cathartique dans le chambard qu’il installe. Votre question est en fait celle de la manière dont on lit les évangiles : nous avions le sentiment qu’il y a une drôlerie sous-jacente, peut-être obscurcie par le respect avec lequel le croyant lit d’habitude l’écriture sainte. Si on essaye de se remettre dans la peau de ceux qui vécurent les scènes incroyables qu’on nous décrit, avec un menuisier qui décide d’un coup de secouer le clergé des notables grâce à des gars de la campagne, ce qui a un côté picaresque, tout prend une couleur différente. Jésus devient proche, drôle, farceur : il n’est pas inaccessible, il répond du tac-au-tac, il laisse les autres s’enferrer avec une certaine goguenardise.

Et cette façon qu’a Jésus de rembarrer les pharisiens à tout propos… Comme dirait l’autre : « Et vous trouvez ça drôle ? »

Basile de Koch : Très ! C’est vraiment le plus drôle. Comme les évangélistes en ont bien conscience, ils ont regroupé au même endroit à peu près tous les épisodes où les Pharisiens se font assaisonner. On a l’impression d’un montage rapide avec le même personnage chutant dix ou vingt fois de suite, quelle que soit sa situation, sa position, etc. Les Pharisiens passent leur temps à vouloir coincer Jésus, qui, en fait, menace leur monopole de contrôle moral, exercé avec beaucoup de mépris ; Jésus, de son côté, montre à tout le monde que les Pharisiens maîtrisent moins bien la Loi que lui, les ridiculise, les met en défaut, met les rieurs de son côté. On peut parier que le Galiléen moyen était secrètement ravi de voir les prétendus sages se faire publiquement démonter.

Bon, je veux bien admettre qu’il y a quelque chose de comique dans les diablotins qui s’échappent d’un possédé pour se réfugier dans des cochons… Ce n’est pas très sympa pour les éleveurs !

Richard de Seze : Admirable épisode ! Tout d’abord, on songe aux démons, piégés dans les porcs. Ensuite, à la tête des éleveurs. C’est un rire libérateur, sidérant, énorme, déconcertant et joyeux : les Samaritains font partie de la bande, les publicains ne sont plus exclus, on peut manger salement, on ressuscite facilement, on est guéri en deux temps, trois mouvements. Ce qui est drôle, c’est aussi ce côté totalement inattendu qui, à première vue, n’apporte rien à la gloire de Dieu, cette manière un peu brouillonne et à la bonne franquette de nous démontrer que le Christ est vraiment spécial et que sa logique n’est pas celle de tout le monde, ni surtout des gens sérieux, qui ont l’œil rivé sur les statistiques de production porcine.

Je reconnais que la blague de Jésus marchant sur l’eau assez vite pour dépasser la barque de ses disciples est amusante, mais pas au point de rire aux éclats !

Basile de Koch : On adore cette blague parce qu’elle est bien dans la manière de Jésus : en douceur, mine de rien, il marche sur les eaux jusqu’à la barque où rament les disciples. Le texte dit bien qu’il va les dépasser, c’est-à-dire qu’il se promène à côté de la barque comme si c’était normal ! Quand il moque les Pharisiens, il appuie le trait, mais avec les gens simples, il agit avec une vraie tendresse. Ses disciples sont balourds, ça l’amuse, et il les bouscule gentiment. C’est vrai qu’on ne rit pas aux éclats mais on sourit, on s’amuse de la manière originale dont ce Maître nous fait comprendre qu’il faut simplement s’abandonner sans chercher d’abord à tout mesurer, tout supputer et tout assurer. La blague a un côté didactique : ce n’est pas qu’avec la tête qu’on suit le Seigneur.


 

Pour aller plus loin

Les 33 meilleures blagues de Jésus

Basile de Koch, Richard de Seze, Le Cerf, 160 pages, 2021, 15 €.

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